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Chapitre I
« Le nombre 13 m’a toujours été fatal, c’était le 13 du mois de juillet que... »
Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires


A trois, je saute 1… Ils pensent sans doute que je vais me dégonfler 2… Ils ne comprennent pas que tout ceci est plus qu'un jeu 3… De toute façon, je suis presque nu. Je n'ai plus le cho… Plouf !
L'eau est encore plus fraîche que je l'imaginais. J'ouvre les yeux, mais ce fleuve est vraiment trop sale, pas moyen de voir quoi que soit à un mètre. Quelques brasses aveugles, et je refais surface. Vite, regagner la rive, et cet escalier où mes amis m'attendent avec mes vêtements. Nager en travers du puissant courant n'est pas chose facile, mais enfin, ça y est. On me hisse, puis ce sont les félicitations mi-admiratives, mi-moqueuses. Je me retourne et vois le pont d'où je viens de m'élancer dans la Seine. Derrière, la cathédrale Notre-Dame. Nous nous reverrons bientôt. Pour un adieu. Le jour se lève, je suis fourbu et sens paraît-il très mauvais. Il est temps de rentrer à la maison et de dormir. Tant de derniers détails à régler. J'enfile mes vêtements à la hâte et prends congé de mes amis. Vous aussi, je vous reverrai bientôt. Pour un adieu. J'enfourche mon vélo et m'en vais par les quais. Sous la selle, une petite plaque de métal que j'ai posée récemment. « Regarde Saint Christophe, et va t'en rassuré » peut-on y lire. Un homme barbu et âgé, s'aidant d'un bâton, aide l'Enfant Jésus à traverser une rivière. Cette plaque accompagnait déjà il y a quelques décennies les grands-parents d'un ami lors de leur traversée du Sahara en 2 CV. Sur le chemin, le vent frais qui plaque mes habits mouillés contre ma peau trempée finit de me réveiller. De me dégriser. Se jeter à l'eau après une nuit de beuverie au bal des pompiers de Saint Sulpice, un pari stupide ? Voire. Ils ne comprennent pas que tout ceci est plus qu'un jeu. Il y a trente ans jour pour jour, le 13 juillet 1970, mes parents eux aussi se sont jetés à l'eau. En se mariant. Dans deux semaines, ce sera mon tour de me lancer dans le grand bain de la vie. Pas de la même façon certes, mais au même âge, vingt-trois ans. Et ce saut dans la Seine en était le symbole, à petite échelle.
Les idées défilent avec les immeubles qui m'entourent. Et si… ? Oui, excellente idée. Je vais faire un détour avant d'arriver chez moi. Aux abords des Champs-Élysées, un groupe de policiers m'empêche d'aller plus loin. Le défilé militaire annuel commence dans deux heures à peine, et ils ont ordre de boucler le quartier. J'insiste. « Monsieur revient de soirée ? Monsieur conduit un véhicule en état d'ébriété ? » Aïe ! Ça se corse. Mais après tout, je risque d'en rencontrer de bien plus coriaces au cours des prochains mois. « Ecoutez, je veux juste remonter les Champs-Élysées une dernière fois. Dans quelques jours, je partirai du parvis de Notre-Dame avec ce vélo. Direction Pékin. » Je marque un temps d'arrêt, malgré l'excitation et la légère angoisse qu'ont fait naître leurs accusations bien fondées, pour souligner l'importance de ma requête. «Vous comprenez ? Il faut absolument que je remonte cette avenue. » Il ne faut pas, et encore moins absolument, mais ce qu'il faut, c'est convaincre, alors… Le silence des policiers trahit maintenant leurs interrogations. Cette histoire est-elle vraie ? Et si oui, mérite-t-elle une entorse à la règle ? Je leur montre certains signes qui ne trompent pas : les trois porte-bidons, les porte-bagages arrière et avant, le rétroviseur. Ce vélo n'est assurément pas ordinaire. « Allez-y ! » me lancent-ils finalement. Merci, merci, Messieurs. Un au revoir, un virage, et j'y suis. L'avenue est déserte, seuls quelques blindés stationnent au loin. Sur les côtés, des barrières derrière lesquelles la foule commence déjà à se masser. Quelques applaudissements, des encouragements lancés sur le ton de la plaisanterie. « T'as le temps, tes poursuivants ont deux semaines de retard ! » Ils ont raison. L’arrivée du Tour de France aura lieu ici même. Ils ont tort. Ça n'est pas pour moi une arrivée triomphale : je n'ai pas le droit de jouir de ma chance. Peut-être l'année prochaine, au retour. Et Jean-Baptiste, alias “Ben”, que pense-t-il à l'instant même ? Dort-il plein de confiance et d'espoir, ou une nuit sans sommeil l'a-t-elle harcelé de doutes ? Regrette-t-il d'avoir accepté de m'accompagner dans ce périple, lui qui abandonne carrière et vie de couple pour un immense point d'interrogation ? Sur la place de l'Etoile, des chars, au milieu desquels je me faufile. Autour de l'Arc de Triomphe, je tourne et tourne et tourne encore. L'ivresse recommence. Le voyage peut commencer.
Chapitre VIII (extrait)
Au matin, nous partons pour la visite de l’école. J’ignore où elle se trouve, et demande mon chemin à un petit garçon marchant au bord de la route. Celui-ci m’apprend que l’école est à l’autre bout du village. Il paraît si minuscule, cet écolier avec son gros cartable sur le dos, que pour lui épargner une marche pénible, je le fais asseoir sur mon porte-bagages arrière. Avec mon sac de couchage pour coussin, il est confortablement installé. Nous démarrons, et il me demande évidemment d’aller toujours plus vite. C’est ainsi que nous doublons un de ses camarades, monté sur un ânon, qui tente vainement de nous rattraper. Arrivé en vue de l’école, j’actionne mon klaxon à toute volée, et une meute d’enfants accourt aussitôt. Je dépose alors lentement mon petit cavalier, qui descend plein de fierté de son trône.
Chapitre XI
« J’aime les gens qui n’osent
S’approprier les choses,
Et encore moins les gens.
Ceux qui veulent bien n’être
Qu’une simple fenêtre
Pour les yeux des enfants. »
Anne Sylvestre


Woli a une cinquantaine d’années, et travaille comme volontaire pour le compte d’une ONG, en tant qu’ingénieur mécanique dans une coopérative agricole. C’est un homme aux traits marqués, aux cheveux rares, au corps sec et noueux, mais au regard profondément doux. Notre bus ne partant que demain matin vers six heures, il nous invite chez lui. En chemin, nous profitons de ses amitiés policières locales pour accélérer nos formalités d'enregistrement. Puis nous nous rendons ensemble à l’épicerie, afin d’y acheter les victuailles nécessaires à la préparation du déjeuner et du dîner. Les seuls paquets de riz disponibles portent la marque “Cooperazione italiana”, ce qui prouve que l’aide humanitaire arrive bien à destination, contrairement à ce que certaines mauvaises langues voudraient nous faire croire en Europe. Le seul problème est d’ordre technique, puisque cette aide devient payante au passage…
Dans la cour de la petite maison où il vit seul, Woli a fabriqué un arbre de près de trois mètres de haut. « J’ai découpé les feuilles dans l’aluminium de canettes de soda… Vous devez penser que je suis fou. Non, rassurez-vous. Je voulais juste construire une maison pour les oiseaux de ce quartier sans arbre. L’année dernière, les rues de Dongola ont été balayées par près de quarante centimètres d’eau. Mon ancienne maison s’est écroulée, mais j’en suis sorti vivant... contrairement à beaucoup d’oiseaux du coin. » Ayant déménagé, Noé a voulu sauver une parti des animaux de l’Arche en cas de nouveau Déluge. À son âge, il a encore profondément ancré en lui l’espoir de venir en aide à tous, hommes ou bêtes. Il ne pense jamais à lui, cet homme qui vit pourtant dans une situation précaire, faite de CDD renouvelables depuis des décennies. Il va jusqu’à se priver d’Internet, auquel il pourrait avoir accès gratuitement grâce à son travail. Mais cela l’éloignerait de cette population qu’il aime et soutient.
Avec lui, nous comprenons un peu plus encore la joie que nous pouvons apporter à nos hôtes. Mais le mérite en revient davantage à Woli lui-même, qui sait si bien mettre en valeur les autres. Mes tours achevés et devant son air intrigué, je lui demande s’il souhaite que je lui en dévoile les secrets. « Non, je préfère rester comme le petit garçon qui va au cirque pour la première fois » me répond-il. Il est de ces hommes particuliers qui vous font croire à l’Homme en général.

Woli avait une passion pour la moto. Il a dû abandonner sa Yamaha lorsqu’il a fui l’Érythrée en guerre.
Woli a donné vingt-cinq années de sa vie à divers pays de l’Est africain. Il les a vus par la suite sombrer un à un.
Woli était marié. Il l’a vue s’écrouler sous les balles lors du cambriolage de leur maison.
Woli avait un joli sourire sur ses photos de jeunesse. Il l’a gardé.
Chapitre XXVII (extrait)


Après quelques heures de pédalage forcené, je m’arrête et vais me cacher loin de la route pour dormir. Pas de tente, rien qu’un tapis de sol et un sac de couchage, afin d’admirer librement le ciel. La route a globalement monté pendant la journée et ce soir, à près de trois mille mètres d’altitude, mes yeux sont un peu plus proches des étoiles. La nuit est immense, les étoiles filantes se succèdent, et je tente de les suivre de mes vœux. Un mince croissant blanc se tient à l’écart : la lune, veilleuse de mes nuits, est éteinte et posée sur un rebord du ciel. Paupière baissée, elle m’adresse un clin d’œil céleste, et semble acquiescer à ma dérive actuelle. Rêvant éveillé, je n’ai aucun mal à glisser dans un sommeil peuplé de songes. Aleksander, l’aviateur polonais rencontré au Soudan, m’avait cité un proverbe de son pays : « Si tu rêves dans un endroit où tu dors pour la première fois de ta vie, ce rêve deviendra un jour réalité. » Que de rêves nomades ai-je faits en quelques mois ! Que de rêves de nomade, qui m’ont fait en quelques mois !
Je rêvais de dépasser l’horizon, pour m’en donner un autre. Et ne me demandez pas pourquoi. Demandez-vous à un alpiniste pourquoi il tient tant à gravir un tas de pierres jusqu’à son sommet ? Certes, le chemin que j’emprunte n’est certainement pas le plus sûr, et encore moins le plus facile. Il n’est pas davantage le plus rapide, car il est toujours en extension. Mais dès le moment où je m’y engageai un jour de juillet 2000, ce chemin fut le mien. Et l’horizon qui semble le terminer est devenu mon sommet, mon sommet horizontal.

Dernière mise à jour : 05 août 2006 - Contact : Jean-Philippe - jpmartinent@gmail.com